Six mois après le vote sur la sortie de l’Union européenne, les « continentaux » installés outre-Manche partagent un sentiment de trahison et dénoncent l’irruption de la xénophobie.

LE MONDE | 03.01.2017 à 06h32 • Mis à jour le 04.01.2017 à 06h55 | Par Philippe Bernard (Londres, correspondant)

Six mois ont passé, mais la gueule de bois, elle, ne passe pas. Les Européens expatriés au Royaume-Uni revivent en boucle leur nuit de cauchemar du 23 juin 2016, lorsque 51,9 % des Britanniques ont voté pour le Brexit. Depuis lors, certains envisagent de quitter une terre qui, pensent-ils, les a « trahis ». « J’ai l’impression d’avoir été trompé ou de m’être trompé sur ce pays, soupire Benoît (le prénom a été changé), 37 ans, gestionnaire financier à la City. Le matin du référendum, je me suis réveillé en pensant : en fait, ils ne veulent pas de nous. »

D’autres décrivent le divorce avec l’UE comme la fin triste d’une belle histoire d’amour. « Britannia m’a trompé », se lamente Bruno Pollet, ingénieur chimiste de 47 ans installé au Royaume-Uni depuis un quart de siècle, après un échange universitaire Erasmus. Avant le référendum, il voyait « ce pays comme tolérant, progressiste, super-dynamique en matière scientifique, précisément parce qu’il était ouvert ». A présent, il peste contre Theresa Mai, « une première ministre qui n’a pas d’autre plan que quelques slogans stupides ». Vu de plus haut, la rupture avec l’Europe lui fait peur. Il y discerne « une régression vers le monde hérissé de frontières contre lequel mes grands-parents se sont battus ».

L’incertitude entretenue par le gouvernement de Theresa Mai sur la pérennité du droit au séjour des « continentaux » n’est pas faite pour apaiser leur dépit. Tous ont compris que la première ministre britannique souhaite utiliser ce dossier ultrasensible dans la négociation sur les futures relations commerciales avec l’UE, autrement dit transformer les expatriés – 3,3 millions de ressortissants des vingt-sept Etats de l’UE vivant au Royaume-Uni, contre 1,2 million de Britanniques installés sur le continent – comme monnaie d’échange pour obtenir un Brexit favorable à l’économie britannique.

« On a volé mon Angleterre »

Downing Street ne cesse d’évoquer la « protection » des expatriés européens. Avec un bémol : elle ne sera assurée « que si les droits des citoyens britanniques expatriés en Europe sont protégés en retour ». Mme Mai se fait désormais la championne de la défense de ses compatriotes installés sur le continent, dont personne ne faisait le moindre cas pendant la campagne référendaire.

Lorsqu’elle a débarqué à Londres en 1978, Floriane Zuniga, 77 ans, longtemps professeure au Lycée français, était aux anges : « A part le ketchup dans les frites, tout me plaisait ici. Je me sentais chez moi bien plus qu’à Paris. » Le respect des autres faisait son admiration. Mais sa longue love story avec l’Angleterre s’est « terminée tragiquement » au matin du 24 juin : « On a volé mon Angleterre, j’ai le sentiment d’avoir été punie. Mais pourquoi ? Je n’ai rien fait de mal et on ne m’a jamais rien dit de méchant. »

Floriane Zuniga, aujourd’hui retraitée, n’arrive pas à en vouloir « aux Anglais », qui « ne se rendaient pas compte », mais ne décolère pas contre les responsables politiques comme Boris Johnson qui ont « déclenché tout ça juste pour arriver au pouvoir » et « jouent avec le système parlementaire et la démocratie, ce qui ne fait pas anglais ».

« Un sketch à la Monty Python »

Les Français du Royaume-Uni (300 000 selon une estimation) sont loin d’être les seuls Européens à réagir de la sorte. Les autres continentaux utilisent les mêmes expressions de dépit. Un Espagnol expatrié depuis seize ans parle de la « lourde impression de ne pas être le bienvenu ». Un Allemand de la City se plaint du fait que ses enfants ont été traités de « nazis » par des jeunes Britanniques. Un Néerlandais souligne « l’hostilité ouverte dans les rues ». Quant aux Polonais (800 000 expatriés au Royaume-Uni), Roumains et Bulgares, accusés pendant la campagne de peser sur l’emploi et les services publics, ils sont la première cible des agressions xénophobes dont le nombre a explosé depuis juin.

Près d’un quart des salariés européens expatriés disent se sentir rejetés au Royaume-Uni selon un sondage publié fin octobre par le Financial Times, et 39 % envisagent de quitter le pays. Après Martin Roth, le directeur allemand du Victoria and Albert Museum qui a rendu le Brexit responsable de son départ, le violoniste britannique Nigel Kennedy menace de quitter Londres pour Berlin, refusant de continuer à vivre dans un « pays raciste ».

Les maladresses de l’administration n’arrangent rien. Une Néerlandaise mariée à un Britannique et vivant au Royaume-Uni depuis vingt-quatre ans, Monique Hawkins, a reçu une « invitation à quitter le territoire » après avoir demandé le statut de résident permanent. Une réponse bureaucratique motivée par son refus de déposer l’original de son passeport, dont elle a besoin pour ses fréquents déplacements. « Un sketch à la Monty Python », ironise-t-elle en évoquant le pays qu’elle a choisi mais « qui ne veut plus d’[elle] ».

« Histoire de fous »

L’incertitude sur leur avenir a déjà incité 100 000 étrangers à demander à être reconnus comme résidents permanents, un statut dont bénéficient aujourd’hui automatiquement les ressortissants de l’UE, mais qui pourrait leur être retiré. Cela suppose de remplir un dossier de 85 pages et de prouver, factures et billets d’avion à l’appui, que vous vivez en permanence dans le pays depuis cinq ans. Si tous les Européens menacés en prennent l’initiative, l’administration en aura pour… quarante-sept ans à traiter leurs demandes, a calculé « Les trois millions », un groupe de pression créé pour défendre les droits des « expats », très actif sur les réseaux sociaux, et dont le nom fait référence au nombre de continentaux installé au Royaume-Uni.

Bruno Pollet, l’ingénieur chimiste, cofondateur du groupe, n’en revient pas de « ce pays tolérant où des regards malveillants surgissent désormais quand [il] parle français à son fils », de ces allusions à Vichy assorties d’un : « Où seriez-vous sans nous ? » « C’est comme si le 23 juin, le génie xénophobe était sorti de la bouteille et que l’Angleterre impériale s’était réveillée », analyse-t-il, éberlué.

Alors il milite pour protéger les droits des Européens, pour tisser des liens avec les 48 % de Britanniques qui, eux aussi, se sentent floués. Et recherche un nouvel emploi au Canada. « Les Français doivent prendre conscience que le Brexit, c’est du réel », insiste-t-il. Floriane Zuniga, elle, peine à faire le deuil de son idylle avec l’Angleterre. La pétulante retraitée espère toujours se réveiller de « cette histoire de fous » en découvrant que le Brexit n’était qu’un cauchemar.

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