À l’occasion du Forum Expat (30-31 mai), le quotidien Le Monde a publié un dossier spécial dans son édition datée du 30 mai.

Les ressorts du choix de la destination d’expatriation

Le contexte économique et politique a fait baisser le nombre de candidats au départ.

Cap sur l’étranger. Sept mille personnes sont attendues les 30 et 31 mai à Paris, à la Cité de la mode et du design, à l’occasion du Forum Expat, organisé par Le Monde depuis 2013. Les bouleversements politiques ou économiques vont-ils orienter leurs choix ? Le Brexit ou l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis, par exemple, ont-ils eu un impact ?Sur quelque 2,5 millions de Français expatriés, 50 % le sont en Europe. C’est la destination favorite pour réussir sa carrière à l’étranger, indique l’étude mondiale annuelle « Expat Explorer » publiée par HSBC en janvier. Professionnellement, c’est la Suisse qui attire le plus d’expatriés, suivie par l’Allemagne et la Suède. La Norvège, l’Autriche et le Royaume-Uni sont aussi dans le Top 10 du palmarès de HSBC, pour d’autres raisons. Oslo et Vienne sont appréciés pour l’équilibre qu’ils offrent entre la vie privée et la vie professionnelle, Londres pour ses opportunités d’acquérir de nouvelles compétences.
Mais les 26 871 expatriés interrogés pour l’étude de HSBC l’avaient été avant le référendum du 24 juin sur la sortie de l’Union européenne. Depuis le Brexit, l’image du Royaume-Uni comme pays d’expatriation s’est dégradée. L’inquiétude des 2,26 millions d’Européens, dont 300 000 Français expatriés au Royaume-Uni, s’est diffusée. Les candidats au départ ne se bousculent plus depuis juin 2016.

Difficultés dans le commerce, la santé, l’hôtellerie

De juin à septembre, leur nombre n’a augmenté que de 30 000, contre plus de 60 000 sur les trois mois précédents, indique l’institut économique Chartered Institute of Personnel and Development (CIPD). « C’est un défi pour les secteurs qui ont toujours dépendu de la main-d’œuvre non britannique et qui sont particulièrement vulnérables au changement de politique d’immigration », commentait alors Gerwyn Davies, conseiller chargé du marché de l’emploi dans cet institut britannique. L’étude du CIPD « Labor Market Outlook, Views From Employers » publiée en février indique que les employeurs dépendant de la main-d’œuvre européenne rencontrent déjà des difficultés dans le commerce de gros et de détail, dans le secteur manufacturier, la santé, l’hôtellerie et la restauration.
Les derniers chiffres du moteur de recherche d’emploi mondial Indeed indiquent que depuis janvier 2017, le nombre d’Européens cherchant en ligne un travail au Royaume-Uni a chuté de 18 %. C’est la plus forte baisse enregistrée depuis le scrutin de juin 2016.
Aux États-Unis, au cours des heures qui ont suivi l’annonce de la victoire de Donald Trump, le nombre de recherches effectuées par les Américains sur Indeed pour trouver un emploi au Canada a été multiplié par dix par rapport aux nuits précédentes. « Le résultat des élections a été un tel choc que leur principale réaction a été de chercher une échappatoire », explique Jed Kolko, économiste chez Indeed. Dans les jours qui ont suivi, sur Indeed, les recherches d’emploi aux Etats-Unis ont baissé de 7 % à 15 % pour la France, la Suisse, l’Italie, l’Autriche et la Suède.
Le contexte du pays n’est pas neutre dans le choix de la destination d’expatriation. « Mais plutôt qu’un changement politique, c’est l’économie et de plus en plus l’environnement qui guident le choix de la destination d’expatriation. Face au risque de pollution, de moins en moins de salariés acceptent d’aller à Pékin, par exemple », constate Alix Carnot, directrice Expat Intelligence pour Expat Communication, qui ne croit ni à l’impact du Brexit ni à celui de l’élection de Trump sur l’expatriation.

« Capital confiance »

Le désamour pour Londres est loin d’être évident. Les Français expatriés restent fidèles à leur choix : « Ils sont de plus en plus nombreux à demander la nationalité britannique », note Alix Carnot. Quant à l’attractivité des Etats-Unis, « on ne peut pas parler d’impact sur l’expatriation, tout au plus d’attentisme, car le capital confiance des Etats-Unis n’a pas été affecté. L’impact d’un changement économique reste marginal par rapport à la réputation du pays », affirme-t-elle. Quant aux choix de l’employeur, quand l’entreprise a un besoin, elle doit le couvrir. « Le choix de l’employeur est guidé par le business et le coût de l’expatriation », rappelle Olivier Angotti, avocat associé au cabinet Jeantet.
Enfin, les motivations pour partir travailler à l’étranger ne sont pas uniquement liées à des perspectives professionnelles. Dans sa dernière étude sur la mobilité internationale (« Decoding Global Talent », 2014), réalisée en interrogeant près de 204 000 personnes, le Boston Consulting Group avait établi que la première raison d’aller travailler à l’étranger était de « vivre une expérience personnelle ». S’imprégner d’une atmosphère internationale, voir le monde autrement, toujours apprendre sont autant de motivations au départ qu’« acquérir une expérience de travail ».
Les Pays-Bas, qui, comme la Suisse, séduisent les sièges des entreprises « pour des raisons juridiques et fiscales », rappelle M. Angotti, sont devenus la nouvelle destination en vogue. En 2017, les jeunes mettent le cap sur Amsterdam.

Anne RODIER

Les Français de Londres dans le brouillard

Les négociations sur le Brexit dureront jusqu’en 2019. Les expatriés hexagonaux au Royaume-Uni sont dans l’incertitude la plus totale.

En interne, les institutions financières présentes à Londres abordent rarement le sujet de manière directe. Mais tous leurs employés le savent : elles travaillent activement sur différents scénarios dans l’hypothèse d’un « hard Brexit », d’un divorce qui aurait de lourdes conséquences sur les relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. « Elles ne peuvent pas attendre deux ans sans rien faire, explique une manageuse bancaire. Des plans sont sur la table. On entend ainsi parler d’achats immobiliers dans d’autres capitales européennes. »
Les expatriés de Londres spécialisés dans la finance devront-ils faire leur valise ? L’incertitude domine. « Il y a beaucoup de flou, note Nathalie, une Française âgée de 39 ans installée à Londres. Mon mari et moi travaillons dans ce secteur et nous ne savons pas où sera notre emploi dans les années qui viennent. Francfort ? Paris ? Cela peut devenir très compliqué si l’on nous demande de rejoindre des capitales différentes. »

La crainte d’un système de visa contraignant

Sur la table des négociations jusqu’en 2019, le Brexit est aujourd’hui une réalité insaisissable pour les 300 000 expatriés français, financiers ou non, vivant au Royaume-Uni. L’heure est à l’attente. Si beaucoup disent adopter le flegme britannique et un certain fatalisme, on devine aussi une part d’inquiétude. « C’est très désagréable, nous ne pouvons plus nous projeter sur le long terme », confirme Nathalie.
Dans la communauté des expatriés, outre le départ de certaines entreprises, c’est la crainte d’un système de visa contraignant qui alimente les discussions. « Parmi les possibilités figure l’introduction d’autorisations de travail et de titres de séjour », confirme Sophie Fischel, juriste au cabinet Fidal. De quoi voir sa présence outre-Manche « conditionnée à la détention d’un emploi, note Aurore, expatriée à Londres depuis une dizaine d’années. Ce serait quelque chose de très contraignant. Cela signifierait que le jour où je n’aurais plus de travail, mon avenir ici serait très incertain. » « La plus grosse préoccupation des expatriés, c’est d’avoir le droit de rester », confirme Carole Rogers, présidente de l’Union des Français de l’étranger (UFE) de Grande-Bretagne.
Une préoccupation qui en amène bien d’autres. Face à cette incertitude, ils s’interrogent sur l’éducation à donner à leurs enfants. École française ou britannique, quelle est la meilleure stratégie pour préserver l’avenir et un hypothétique retour en France ? La question immobilière est également posée : « Nous venons d’avoir un second enfant, ce serait le moment d’acheter plus grand, explique une expatriée travaillant dans la finance. Mais on évoque un risque d’effondrement des prix lié au Brexit alors, comme beaucoup, nous attendons. » Les plus âgés des expatriés s’inquiètent, quant à eux, pour leurs futures retraites. « C’est un problème important, pointe Mme Rogers. Un accord permet pour l’instant de changer de pays sans perdre d’argent. Si le système actuel était remis en cause, les retraités seraient perdants. »

Changement de nationalité

Pour tenter de « donner plus de certitudes à un avenir incertain », comme le résume Aurore, un nombre croissant d’expatriés français se tournent aujourd’hui vers la demande de nationalité britannique (ou, dans un premier temps, après cinq années de présence, vers un certificat de résident permanent). « Les demandes sont nombreuses », explique une Française « en train de devenir britannique ». « Beaucoup d’expatriés ayant fait leur vie à Londres ont l’espoir que les Européens déjà présents auront le droit de rester. Mais, dans le même temps, ils restent prudents et veulent mettre toutes les chances de leur côté. »
L’attachement au royaume n’est toutefois pas une règle absolue parmi les expatriés. Jean Meyer, par exemple, assure être à Londres « uniquement pour le business ». Le fondateur de l’application de rencontres Once a choisi la capitale britannique en 2015 pour l’accès privilégié au capital-risque qu’elle offrait et la « présence sur place de talents de toutes nationalités ».
Le risque, pour lui, du Brexit ? Que la dynamique nécessaire à sa société, notamment en termes de ressources humaines, s’affaisse. « Alors on partira, à Paris, Barcelone ou ailleurs, sans état d’âme, explique l’entrepreneur âgé de 35 ans. Mais pour l’instant, on avance à Londres, parce que, dans une start-up, on vit au jour le jour. Et parce que, comme tout semble pouvoir arriver, il ne sert à rien de faire des plans sur la comète. »

François DESNOYERS

Amsterdam, la destination qui monte pour s’expatrier

Déjà prisés par les grandes entreprises pour implanter leur siège, les Pays-Bas sont désormais le point de chute préféré des jeunes souhaitant s’expatrier.

Moins connue que Londres ou Barcelone, Amsterdam est pourtant en train de se tailler une belle réputation auprès des candidats français à l’expatriation. A trois heures de Paris en train, elle dispose de nombreux atouts pour séduire les jeunes. « Vivre à Amsterdam, c’est avoir les avantages d’une capitale sans les inconvénients, affirme Adrien Lepert, un Français de 30 ans qui y vit depuis sept ans. A savoir le dynamisme économique, la culture, la vie sociale… sans la pollution, le trafic ou le stress. J’ai l’impression que les Amstellodamois sont vaccinés contre le stress ! »

Il a découvert cette ville par hasard lors d’un stage en cinquième année d’école de commerce et il en est tombé amoureux. Son stage chez Xanox, une entreprise spécialisée dans le marketing de l’affiliation, s’est transformé en contrat à durée indéterminée. Il y restera trois ans. Parallèlement, il crée Keewee Media, éditeur de comparateurs de services bancaires en ligne. Puis il travaille chez Criteo et pour la start-up Crobox. Depuis quelques mois, il s’est lancé dans un nouveau projet entrepreneurial: un software pour site marchand.
Amsterdam favorise et soutient l’entrepreneuriat. Un écosystème dynamique s’est mis en place pour le stimuler : espaces de coworking, incubateurs, accélérateurs, sans oublier StartupDelta, un ambitieux partenariat public-privé visant à faire d’Amsterdam « la capitale des start-up de la côte ouest de l’Europe ».

« Ville multiculturelle et tolérante »

Par ailleurs, « la capitale néerlandaise est très attractive pour les entreprises en raison du coût et de la qualité de la main-d’œuvre, mais également d’un taux général d’imposition sur les sociétés réduit (25,5 %) », rappelle Adrien. D’autres incitations fiscales font débat, Amsterdam étant souvent considérée comme une porte d’entrée des paradis fiscaux en Europe. De nombreux sièges européens d’entreprises internationales se sont installés à Amsterdam, tels que TomTom, WeTransfer, Cisco ou encore Netflix et Uber.
Clara Michel, une Française de 23 ans qui s’est installée en 2015 à Amsterdam, témoigne d’une « ville multiculturelle et tolérante ». Après un BTS de management d’unités commerciales à Paris, la jeune femme ne sait pas encore si elle souhaite poursuivre ses études. A l’occasion de vacances aux Pays-Bas, elle est tombée sous le charme d’Amsterdam. Par Internet, elle s’est trouvé un stage de six mois chez Incentive Europe, une entreprise spécialisée dans l’événementiel.

Son stage se transforme en CDD, puis en CDI comme junior account manager France et Espagne. « Le marché de l’emploi à Amsterdam est plus accessible pour les jeunes qu’à Paris, estime Clara. Les employeurs sont plus avenants. Ils jugent sur la personnalité davantage que sur le diplôme. Ils rangent moins dans des catégories qu’en France. Avec mon BTS, je n’aurais pas eu ce poste et ce salaire à Paris », conclut-elle.
Adrien a réussi à convaincre quatre, cinq proches de venir s’installer à Amsterdam, dont son frère. « Il a trouvé très rapidement le poste de data scientist qu’il souhaitait. Et les autres ont trouvé un travail en moins de deux mois avec des salaires dans la moyenne haute, alors qu’à Paris les salaires sont souvent tirés vers le bas. » 

Une très bonne qualité de vie à un prix abordable

Seul prérequis : avoir un bon niveau d’anglais et oser le parler. « Au départ, j’avais quelques complexes à l’oral, mais c’est vite passé », confirme Clara. Les Pays-Bas ont fait de la pratique de l’anglais une priorité. « Il n’est quasiment jamais nécessaire de connaître le néerlandais, poursuit-elle. Et, si on le souhaite, la mairie propose des cours gratuits pendant six mois, une bonne occasion de rencontrer des gens. »
Autre point fort d’Amsterdam selon les deux expatriés : une très bonne qualité de vie à un coût abordable. « Les horaires de travail sont agréables (8 h 30 - 17 heures, avec une courte pause déjeuner), ce qui laisse la possibilité d’avoir un bon équilibre vie perso-vie pro », témoigne Adrien. Par ailleurs, le temps partiel est très répandu et sans impact sur la carrière.

Côté transports, tout se fait à vélo : aller au travail, faire ses courses, sortir boire un verre. Le logement est également plus facile d’accès qu’à Paris. Pour une colocation, il faut compter entre 500 et 650 euros. A l’achat, le coût du mètre carré varie entre 5 000 et 7 000 euros, contre 8 000 à 10 000 à Paris. « Même si les prix ont bien augmenté depuis deux ans, il est toujours plus intéressant d’acheter que de louer, surtout qu’il existe des facilités pour obtenir des prêts », explique-t-il. Clara, elle, espère bien acheter son appartement en 2018.
Autre avantage pour les expatriés: le 30 % tax ruling, un abattement qui permet, sous certaines conditions, de ne pas être imposé sur 30 % de son salaire. Seuls petits bémols : une météo un peu austère, une assurance santé assez chère, une nourriture peu variée, des Hollandais plus « froids » et moins démonstratifs que les Français… mais rien d’insurmontable et, en tout cas, pas de quoi les faire revenir !

Gaëlle PICUT

Ils ont décidé de ne jamais revenir

Près de deux expatriés sur trois n’envisagent pas de rentrer dans les cinq ans dans l’Hexagone.

Réalisateur de métier, Franck Beugniet a quitté la France en 1988. Direction le Maroc. Au départ, il ne devait rester qu’un an. Il n’est jamais revenu. « Le Maroc est un pays jeune, dynamique, où il n’y a pas d’étiquettes, se félicite-t-il. Cela m’a permis d’entreprendre plein de choses et de porter plusieurs casquettes. » Rentrer au bercail, il n’y songe pas. « Passé un certain temps, c’est quasiment impossible de revenir en arrière. On a perdu tous nos repères, on est déconnecté du réel. »

Beaucoup de Français de l’étranger sont sur la même longueur d’onde. D’après une enquête réalisée en février 2016 par My Expat, spécialiste des transactions immobilières à distance, 46 % d’entre eux disent ne pas envisager un retour dans l’Hexagone prochainement. Dans le baromètre publié en 2016 par Humanis sur « Les expatriés et la protection sociale », la part des Français qui n’envisagent pas de revenir dans les cinq ans atteint même 64 %.

La faute à l’emploi

La faute d’abord à la situation économique actuelle. « En effet, le marché de l’emploi est moins dynamique en France que dans la plupart des pays développés, indique Arnaud Vaissié, PDG d’International SOS et président des chambres de commerce françaises à l’international. Les opportunités professionnelles s’avèrent donc plus nombreuses hors de nos frontières. »
Derrière les facteurs conjoncturels se cachent aussi de vraies tendances de fond. A commencer par l’évolution du statut des expatriés français. « Avec l’élévation du niveau d’éducation partout dans le monde, l’accroissement de la ­concurrence et la pression des coûts, les contrats d’expatriés et les détachements se sont raréfiés, constate ainsi François Barry ­Delongchamps, président de l’Union des Français de l’étranger. Aujourd’hui, la plupart de ceux qui partent travaillent sous contrat local, ce qui signifie qu’ils n’ont plus d’obligation de retour. »

Course à l’exotisme

Il en va de même pour les créateurs d’entreprise qui se font de plus en plus nombreux : ils représentaient 18 % des expatriés en 2013, contre à peine 10 % en 2003. David Fouré, 44 ans, fait partie du lot. « Après avoir migré pendant trois ans en Tunisie et en Suisse, j’ai voulu ouvrir un centre d’appels en France en 2007 », explique-t-il. Une réunion d’information à la chambre de commerce a suffi à calmer ses ardeurs.
« On m’a expliqué qu’il ne fallait pas compter se verser un salaire les cinq premières années. Un discours sûrement réaliste mais très démotivant pour un jeune entrepreneur. » Il s’est rabattu sur la Tunisie, le pays d’origine de sa femme. « J’ai 130 salariés, je gagne très bien ma vie, mais à force, je m’ennuie un peu », témoigne-t-il. Son objectif à terme ? Aller s’installer aux États-Unis.

Une course à l’exotisme que tentent de réfréner de plus en plus de grands groupes, comme la Société générale ou Leroy Merlin. « Pour permettre aux expatriés de se remettre dans la culture du siège et de partager leur expérience avec les autres salariés, il faut les obliger, à un moment donné, à se poser. » Encore faut-il qu’ils soient prêts à faire le deuil de leur statut d’étranger et à sortir de l’illusion que tout est mieux ailleurs.

Elodie CHERMANN

Percer la bulle de l’entre-soi

S’intégrer hors du microcosme des expatriés s’avère une riche expérience.

Barrière de la langue, différences culturelles, durée de séjour limitée… Il n’est pas évident de s’intégrer dans un pays où seul un employeur vous attend. Se retrouver entre semblables est un réflexe quasi naturel, rassurant, facilité par des associations d’expats, les réseaux sociaux et les ambassades.
Pourtant, hors de ces cercles, l’immersion au sein de la population locale donne une autre ampleur à l’expérience : meilleure compréhension de l’humour, des sensibilités, des politesses, autrement dit de la culture locale. « Cela permet aussi d’être autonome et de ne pas toujours faire les mêmes choses en allant là où vont les autres expats », dit Raphaëlle Brin.
Expatriée en Nouvelle-Zélande puis au Canada, elle enseigne le français depuis un an et demi à Saint-Pétersbourg. « L’immersion a apporté une ouverture d’esprit extraordinaire à mes enfants », ajoute Frédéric Domaschowski, après quatre ans à Rio de Janeiro avec son épouse et ses cinq enfants.
Pour s’intégrer, il faut sortir de sa zone de confort, s’intéresser, s’investir, à force de volonté et de patience. Mais des choix stratégiques facilitent l’intégration. Question logement, Frédéric aurait pu installer sa famille à Rio, dans le condominium hypersécurisé où l’aiguillait son entreprise, mais il n’aurait été entouré que d’expats (et de barbelés). « En habitant ailleurs, avec des Brésiliens, nous avons pu les inviter chez nous et l’être chez eux », témoigne-t-il.

Socialisation

Raphaëlle, en Russie, a noué ses premières relations en partageant son logement. La colocation lui a permis de découvrir le quotidien russe. « Même si je ne parlais pas la langue, mes colocataires m’ont invitée à leurs fêtes, à leurs anniversaires. Ça m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais pas connus autrement. J’ai aussi appris les bases du russe, explique-t-elle. Mais j’ai dû prendre de vrais cours pour construire des amitiés durables. »
Le principal vecteur d’intégration, sans surprise, c’est la langue. « Dans les soirées, par exemple, je sens les gens plus intéressés pour me parler car ils ne me considèrent plus comme “un autre ­anglophone” », décrit Raji (son prénom a été modifié), jeune architecte libanais installé aux Pays-Bas depuis un an. Cet apprentissage lui a demandé du temps : deux cours du soir hebdomadaires, plus les devoirs, pour atteindre le niveau B1 (utilisateur indépendant de la langue) en une vingtaine de semaines. Les locaux sont plus avenants lorsqu’ils voient un étranger apprendre leur langue.
Cet effort linguistique facilite d’autres moyens de socialisation tels que l’engagement associatif. Raji participe désormais au travail d’une ONG qui aide des migrants LGBT à obtenir le droit d’asile. De son côté, l’épouse de Frédéric s’est impliquée dans une ONG d’éducation pour les enfants déscolarisés des favelas. Des expériences qui permettent de renforcer les liens locaux et de s’immerger pleinement dans l’expatriation.

Théau MONNET

Ajouter un Commentaire