Je partage tout à fait le commentaire de Philippe Grangeon dans cet article du Monde daté du 18 mai.

Parrainé par des rocardiens pendant sa campagne en 2017, le président de la République s’est éloigné des principes de ce courant de pensée.

Emmanuel Macron aurait-il été président de la République s’il n’avait pas eu quelque chose de rocardien ? C’est en tout cas ce qui avait séduit son mécène et témoin de mariage, Henry Hermand, décédé à l’âge de 92 ans six mois avant l’élection présidentielle de 2017, qui rêvait de voir son jeune poulain faire enfin triompher les idées de la deuxième gauche pour laquelle il s’était battu toute sa vie. Au gouvernement aujourd’hui, ils sont plusieurs à avoir été, à un moment ou à un autre, adeptes de l’ancien premier ministre de François Mitterrand. Ainsi du chef du gouvernement, Edouard Philippe, pendant ses études, du ministre chargé des relations avec le Parlement, Christophe Castaner, ou encore du secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler.

Mais un an après son entrée à l’Élysée, que reste-t-il de l’engouement que le candidat d’En marche ! avait suscité chez de nombreux rocardiens ? Quelle appréciation portent-ils sur les débuts d’Emmanuel Macron chef de l’État ? La fondation Jean-Jaurès ne pose pas la question en ces termes mais le colloque qu’elle a organisé à Paris, jeudi 17 et vendredi 18 mai, consacré à « Michel Rocard premier ministre » et à son exercice du pouvoir entre 1988 et 1991, permet d’éclairer cette réflexion. De même que la publication récente de deux livres sur le sujet : Le Rocardisme, devoir d’inventaire (Seuil, 300 p., 22 euros) d’Alain Bergounioux et Jean-François Merle, ainsi qu’un ouvrage collectif à paraître, Michel Rocard par (Flammarion, 304 p., 19,90 euros).

Durant la campagne, les anciens compagnons de route du théoricien de « l’autre gauche » avaient été nombreux à couver du regard l’ex-ministre de l’économie de François Hollande. Lors de ses meetings, on pouvait croiser Jean-Paul Huchon, ancien président de la région Ile-de-France et ex-directeur de cabinet de Michel Rocard à Matignon, le maire de Strasbourg Roland Ries, longtemps cheville ouvrière du Parti socialiste unifié (PSU), Bernard Spitz, président du think tank Les Gracques et vice-président de l’association MichelRocard.org, Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et elle aussi membre de l’association dédiée à la mémoire de l’ex-locataire de Matignon et même l’épouse de ce dernier, Sylvie Rocard, présente à certains meetings de campagne du candidat d’En marche !…

Filiation

Emmanuel Macron, qui n’aime ni qu’on parle pour lui ni être catalogué, a souvent évoqué la figure de Michel Rocard, lors de la campagne mais aussi depuis qu’il s’est installé à l’Élysée. Pour dire son admiration à l’égard de l’homme politique, tout en prenant ses distances avec certains pans de son corpus idéologique. Comme il le rappelle dans la préface du livre C’était Rocard (L’Archipel, 2017), que Jean-Paul Huchon a consacré à l’inventeur de la CSG et du RMI, « son legs est trop grand et trop plein pour être saisi par quiconque ». « Je ne suis pas Michel Rocard », avait aussi déclaré à La Mutualité, le 12 juillet 2016, celui qui était encore ministre de François Hollande. « Parce que c’était un homme de parti, un vrai, un homme d’engagement. C’était son histoire. Ce n’est pas la mienne. »

Ce que le chef de l’État revendique de rocardien tient plus de quelques grands principes – l’efficacité de l’action publique, la réconciliation de la vie politique avec la réalité, une « pensée complexe » qui n’exclut pas le pragmatisme, un discours de vérité, une nécessité d’expérimenter et d’évaluer, un refus de la dictature de l’immédiateté, la confiance faite aux acteurs de la société civile – que du contenu de ses politiques. C’est au nom de cette filiation qu’Emmanuel Macron avait promis durant sa campagne une République plus contractuelle, plus horizontale, qui ferait davantage de place à la décentralisation et à la négociation.

Cela a suffi à séduire nombre de rocardiens, las de ne jamais avoir atteint le pouvoir. Comme si le jeune impétueux pouvait réussir ce que ni Michel Rocard ni après lui Jacques Delors ou Dominique Strauss Kahn n’avaient pu faire : accéder à l’Élysée. « Si le macronisme échoue, le rocardisme sera mort. Le macronisme est la dernière chance du rocardisme », résume Philippe Grangeon, passé par la CFDT de Nicole Notat et le cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy et aujourd’hui visiteur du soir du chef de l’État.

« Point de convergence très fort entre eux »

Sans conteste, Emmanuel Macron et Michel Rocard n’ont pas la même histoire intellectuelle, personnelle et politique. Et les époques sont très différentes. « Mais il y a un point de convergence très fort entre eux, l’idée qu’il faut réformer la société française et qu’on ne dépensera jamais assez d’énergie pour le faire », juge Pierre Pringuet, qui a fréquenté les deux hommes : il fut conseiller de Michel Rocard dans sa jeunesse (1981-1985) et a côtoyé Emmanuel Macron ministre de l’économie quand lui-même présidait l’AFEP, l’association qui représente les grandes entreprises françaises. « Sur le fond, ils sont animés de la même volonté de faire bouger les choses », affirme celui qui est aujourd’hui vice-président de l’association MichelRocard.org.

Voilà pour l’esprit. Pour la lettre, le macronisme au pouvoir est très différent du rocardisme. Comme le résume sobrement Jean Pisani-Ferry, un autre conseiller de « DSK » à Bercy, qui a coordonné le programme du candidat d’En marche !, « Macron n’est pas dans un moment rocardien, il est dans un moment de verticalité ». « Rocard ne refusait jamais le dialogue, ce qui n’est pas le cas de Macron. Or, on ne gouverne pas un pays aussi compliqué que la France sans l’écouter », ajoute Jean-Paul Huchon, qui a fait ses débuts politiques auprès de Michel Rocard.

La comparaison entre la réforme des PTT que l’ex-premier ministre avait menée quand il était à Matignon et celle de la SNCF concoctée par l’actuel chef de l’État est à cet égard symptomatique. « Rocard a toujours pratiqué une culture du consensus qui n’est pas celle de Macron », abonde Pierre Pringuet, qui se dit toujours « macronien » mais n’hésite pas à parler de « dérapage » quand le président « affirme une conception jupitérienne du pouvoir ».

« Pas de compromis »

« Le rêve de Rocard était d’être premier ministre suédois, résume à sa manière Alain Bergounioux, historien de la gauche et ancien proche de Michel Rocard. Ce qui était incompatible avec les institutions de la Ve République. On ne peut pas dire que la pratique du pouvoir de Macron soit celle d’un premier ministre suédois. »
En fin de compte, constate M. Huchon, « celui qui a fait du Rocard, c’est Edouard Philippe sur le dossier de la Nouvelle-Calédonie. Il a essayé d’établir une confiance directe avec les acteurs, comme l’avait fait l’ex-premier ministre. D’ailleurs, Edouard Philippe a consulté les anciens du cabinet Rocard, ceux de l’époque des accords de Matignon, pour s’imprégner de sa méthode ».

La CFDT, syndicat à la tradition rocardienne longuement établie, ne cache plus sa déception. Avec Macron, « il y a une forme de négation des corps intermédiaires qui est beaucoup trop forte et dangereuse », jugeait ainsi Laurent Berger, sur Europe 1, fin avril. « C’est une profonde erreur. On ne transforme pas la société si on n’emmène pas ceux qui sont concernés avec soi et si on ne construit pas ces transformations dans la négociation », poursuit le secrétaire général du syndicat dont le chef de l’État a refusé de faire son interlocuteur privilégié pour mener ses réformes. « Là aussi, Emmanuel Macron a voulu marquer sa différence avec François Hollande, commente Jean Pisani-Ferry. C’est une obsession chez lui, montrer qu’il n’hésite pas, qu’il ne fait pas de compromis, rompre avec ce qui a tué Hollande. »

Cédric Pietralunga et Virginie Malingre

Le Monde (18/05/18)

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