Le Parisien / Politique / Nathalie Schuck / 30 septembre 2018, 7h34

Le futur conseiller spécial du président le presse de renouer avec son ancrage à gauche et la bienveillance de sa campagne. Portrait d’un influent homme de l’ombre.

Son arrivée à l’Elysée devrait être rapidement officialisée, assure-t-on en haut lieu. « Dans les quinze jours », croit savoir un éminent macroniste. L’intéressé, si attaché à sa liberté chérie, répète qu’il n’a pas encore dit oui. Mais que ne ferait-il pas pour ce jeune président, dont il parle avec l’autorité et la bienveillance d’un père ? « Je veux qu’il réussisse », dit-il, hanté par « le chaos » d’une France qui se serait donnée un jour aux extrêmes.

« Il sera le Jérôme Monod d’Emmanuel Macron », résume l’un de ses amis. Philippe Grangeon n’a pas connu l’ex-éminence grise de l’ancien président Jacques Chirac, mais il les a vus déambuler rue de Verneuil, à Paris. « J’ai le sentiment qu’il y avait beaucoup d’amitié entre eux. Si c’est ça, oui. » Son futur titre ? Conseiller spécial du président, rien que ça. Ce jeune sexagénaire — 61 ans — sera l’un des rares « seniors » du cabinet élyséen et de la macronie avec le président du Modem, François Bayrou et, jusqu’à récemment, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb.

« Si j’y vais », insiste-t-il. Il sera chargé d’amener un peu de « séniorité », comme il dit, une fibre de gauche réformiste, et beaucoup d’empathie chez les cassants quadras de la start-up nation. A l’Elysée, où il disposerait d’un bureau, il devrait occuper un poste transversal à cheval entre la com, la stratégie et les sujets économiques et sociaux, en lien avec Matignon. Tout en restant bénévole, pour préserver sa liberté.

« Une ancre, une boussole »

Signe de l’importance du bonhomme, Ismaël Emelien, autre conseiller spécial et grand taiseux, accepte d’évoquer ce « coup de foudre amical ». « Philippe, c’est une ancre, ça fait écho à son tropisme breton, loue-t-il. C’est assez rare les boussoles qui indiquent toujours le Nord, y compris dans la tempête. » On a beaucoup dit de Macron qu’il dirigeait la France avec Ismaël Emelien et Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée. Ils sont quatre désormais.

Car Grangeon a déjà son rond de serviette dans les réunions au sommet à l’Elysée, où l’on a pris l’habitude de croiser sa haute silhouette. Omniprésent mais invisible, il a son mot à dire sur chaque réforme, chaque remaniement, chaque nomination : l’un des DRH officieux, il a soufflé le nom de Florence Parly pour la Défense. Et une ligne directe avec le chef de l’Etat, comme lui insomniaque. « Philippe, c’est un coup de fil qui commence à 23h30 et se finit à 1h30 », se marre Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement.

Sa complicité avec Macron remonte à 2012, quand le jeune homme était numéro trois du Palais. Ces deux intuitifs, grands affectifs, devaient se voir une heure. Ce fut trois. « On ne s’est jamais vraiment quittés », souffle Grangeon. Quoi de commun entre l’inspecteur des finances passé chez Rothschild et le gamin peu diplômé d’une cité HLM du Val-d’Oise ? « Une forme d’ostracisme », dit-il. Il tutoie Macron. Lui parle cash. Parce qu’il est plus âgé et qu’il était là dès le début.

Macron doit cesser d’être Juppé pour redevenir Rocard

Il n’a pas du tout aimé, par exemple, que le président s’en prenne à un chômeur. Trop humiliant. Fait rare, Macron a reconnu que sa sortie sur les « Gaulois réfractaires » était une erreur. L’effet Grangeon, qui veut renouer avec la bienveillance de sa campagne ? « Les Français ont pris des risques, on leur doit tout, martèle-t-il. Chaque phrase doit être aimante. »

De même cet homme de gauche, qui a eu épisodiquement sa carte au Parti socialiste (PS), le somme de ne pas oublier d’où il vient. Grangeon, dingue de chanson française, qui truffe ses analyses de paroles de Brassens et Louis Chedid, a son idée sur celle qui colle le mieux à Macron : « Une très jolie chanson de Julien Clerc qui s’appelle Utile. » Flagornerie ? Un message, plutôt. Le texte, signé Étienne Roda-Gil, est un vibrant plaidoyer de gauche. « Macron, c’est un homme de gauche qui vient d’un gouvernement de gauche, qui tend la main à des gens de droite. C’est un Rocard 4.0 qui fait le big bang », scande-t-il de son timbre hypnotique.

Son diagnostic tient en quelques mots : Macron doit cesser d’être Juppé pour redevenir Rocard. « Je suis un gardien scrupuleux du et en même temps », achève-t-il. Il était très favorable, ainsi, aux plans pauvreté et santé et à la loi Pacte, qui donne de nouveaux pouvoirs aux salariés. Encarté CFDT depuis 1994 et ex-bras droit de l’ancienne secrétaire générale Nicole Notat, il veut aussi renouer avec les syndicats.

Il a repéré Delanoë

Rarement homme de l’ombre a si bien porté son nom. Totalement inconnu, ce faux timide a pourtant trente ans de politique dans les veines. Dénicheur de talents, il a repéré Bertrand Delanoë - qui dit : « C’est lui qui m’a fait élire maire de Paris » -, conseillé DSK, Lionel Jospin à Matignon et, surtout, l’ancien président François Hollande.

Entre 2012 et 2017, tous les samedis à 11 heures, avec son grand complice Robert Zarader, ils retrouvaient le président dans son bureau du salon doré, pour parler élections et stratégie. Ça finissait toujours pareil, avec Hollande qui lançait : « On déjeune ! » C’est peu dire qu’ils l’ont poussé à l’audace, lui soufflant en 2016 de remplacer Valls par Macron à Matignon. Puis, le voyant plonger dans les sondages, de faire campagne en ticket avec Macron, et de saborder le PS au profit d’un mouvement citoyen sur le modèle de SOS-Racisme, dont ils furent parmi les premiers encartés avec leur pote Julien Dray.

Il faut les imaginer ces trois-là, dans les années 1990, qui faisaient tous les samedis un kilomètre en piscine. Grangeon, toujours plié en quatre, a gardé la carrure, lui. « On a presque envie de lui donner cent euros pour qu’il s’achète un costard ! », se moque un des deux autres.

« Agent double » pour les hollandais

Les hollandais rient moins : « double jeu », « trahison », « agent double ». Tous évoquent cette réunion du 2 avril 2016, élargie à Ségolène Royal et… Emmanuel Macron, où Hollande a pour la première fois évoqué une candidature. Quatre jours après, Macron lançait En marche, dont Grangeon est membre fondateur. Par la suite, il se portera candidat aux sénatoriales pour La République en marche, avant d’échouer à huit voix près. Son soutien à Macron a « déçu » Stéphane Le Foll. « Il a fait un choix que je ne partageais pas », poursuit-il. L’ancien ministre des PTT, Paul Quilès, qui l’a eu à son cabinet, n’est pas plus tendre sur ses « contorsions ».

Grangeon laisse dire, mais refuse le procès en trahison de Hollande, pour qui il a « une grande tendresse ». « Lui sait que je ne l’ai pas trahi. » « Il n’aime pas le mensonge, la malhonnêteté, la perversité », le défend Bruno Julliard, son ami. Beaucoup lui souhaitent donc bon courage pour l’Elysée ! Grangeon espère ne pas être trop malheureux. La chanson fétiche de ce faux retraité ? Louis Chedid, « Chaque jour est une vie » : « Pas une minute à perdre, pas une seconde, chaque jour est une vie. » Avec Macron, il sera servi.

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