Interview pour le Frankreich Blog - 16 novembre 2018 de Pierre-Yves Le Borgn’

Pierre-Yves Le Borgn’, c’est un plaisir de vous retrouver sur le Frankreich Blog. Vous avez quitté la vie publique en juin 2017 et vous êtes resté longtemps silencieux sur les réseaux sociaux. Depuis quelques semaines cependant, vous avez repris la parole par des tribunes remarquées sur l’Europe, sur la commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale et en défense du multilatéralisme. Qu’êtes-vous devenu depuis votre départ de l’Assemblée nationale ?

Permettez-moi de vous dire avant tout que le plaisir de vous retrouver au Frankreich Blog est partagé. Nous avons cheminé ensemble durant les 5 années que j’ai passées à l’Assemblée nationale, réunis par l’amitié franco-allemande et la volonté d’écrire l’avenir de nos deux pays en commun et au service de la cause européenne. A l’automne 2017, quelques mois après mon départ de l’Assemblée nationale, le gouvernement français a présenté ma candidature au mandat de Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe. J’ai mené une campagne passionnée auprès des 47 Etats membres de l’organisation d’octobre 2017 à janvier 2018. J’ai gagné tous les votes intermédiaires devant le Comité des Ministres, la commission des droits de l’homme de l’Assemblée Parlementaire et l’Assemblée Parlementaire en séance plénière. A l’Assemblée Parlementaire le 23 janvier, il m’a manqué 20 voix pour être élu au premier tour. Le lendemain, au second tour, mes deux adversaires ont fait alliance contre moi et j’ai perdu pour 4 voix. J’avais entrevu la victoire de près et ce dénouement m’a peiné.

Ainsi va la vie publique et il faut savoir l’accepter. J’ai tourné la page. J’ai retrouvé ma maison à Bruxelles et je me suis consacré à mes enfants comme père au foyer. Ils sont encore petits. Deux sont nés durant mon mandat de député. Ils étaient heureux de me retrouver. Et moi dans l’autre sens aussi. J’avais besoin de prendre du recul. L’infortune électorale ouvre une période de grande solitude. On a parfois présenté cela comme une traversée du désert. C’est une expression assez juste. Je me suis interrogé sur l’avenir, sur les nouveaux défis qu’il me faudrait relever et aussi trouver. Je n’ai pas cessé d’écrire, mais je n’ai plus rien publié. J’ai fait des conférences à Thessalonique, Toulouse, Kiev et Grenoble sur le contentieux européen des fondamentaux et la mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme. En septembre, j’ai commencé à enseigner à l’Ecole de droit de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, animant un atelier juridique sur le changement climatique et les droits fondamentaux. J’ai rejoint aussi deux cabinets de conseil à Paris et Berlin sur le développement durable, les énergies renouvelables et l’éco-mobilité.

Pourquoi avez-vous écrit ces tribunes récemment, où la passion de l’Europe apparaît comme un fil conducteur ?

La période que nous vivons est rude et elle n’est pas sans rappeler la montée des périls dans les années 1930. Les ennemis de l’Europe et des valeurs démocratiques progressent dans certains Etats membres de l’Union européenne, parmi lesquels un Etat fondateur, et font de la destruction du projet européen leur objectif. Le langage de haine prospère et les actes de haine parfois aussi. L’étranger, l’autre, celui qui pense ou qui croit différemment est pointé du doigt, au mépris de toutes les valeurs européennes et du droit international. Les élections italiennes, puis l’alliance des populistes pour former un gouvernement à Rome ont été un déclic pour moi. J’ai eu envie de témoigner, de partager. Après tout, j’ai été député pendant 5 ans, j’ai siégé à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, il n’a pas manqué grand-chose pour que je sois Commissaire européen aux droits de l’homme. J’ai des choses à raconter. J’ai aussi des choses à dire comme citoyen, comme père. Cela m’indigne que l’inégalité de traitement soit revendiquée sans aucun scrupule, que la posture l’emporte sur le fond, que l’invective et l’insulte tiennent lieu de débat et que le projet européen soit le bouc émissaire de toutes les frustrations.

Justement, nous avons eu l’idée au Frankreich Blog de vous interroger sur l’identité européenne, sur les valeurs européennes auxquelles vous faites référence. Vous avez travaillé sur cette question au Conseil de l’Europe par le rapport que vous aviez consacré aux réseaux culturels des diasporas. Existe-t-il une identité qui fasse ciment entre Européens ou est-ce là une expression vaine ?

Il y a une identité européenne, clairement. C’est une communauté culturelle, forgée au fil des siècles par des étapes telles que la Renaissance, la Réforme et les Lumières. C’est un creuset de valeurs communes qui transcendent le cadre des nations et qui fait que l’on se reconnaît d’un pays à l’autre, au-delà des différences et des vicissitudes de l’histoire. Pour autant, et c’est là certainement l’une des raisons de l’émergence difficile et tardive de l’identité européenne à l’échelle de l’Union, il y a en parallèle une autre réalité, souvent décrite ou perçue comme concurrente, qu’incarnent les Etats nations. Les Etats nations sont également porteurs d’une identité culturelle et historique forte. Ces deux réalités ne s’affrontent pas, elles se complètent. Je vois l’identité européenne comme un socle commun, construit autour de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’Etat de droit et les droits de l’homme. De même, cette identité relève pour moi du supplément d’âme qu’exprime le projet européen. L’Europe ne saurait se résumer à un cadre juridique, un marché unique, une monnaie et des libertés de circulation.

Est-ce que vous intégrez le fait religieux dans l’identité européenne ? Cette question fait débat, notamment en France. Et ne trouvez-vous pas étrange que l’identité que vous décrivez soit aussi peu ressentie par les citoyens d’Europe ?

Le fait religieux a contribué à forger l’identité européenne. Prétendre l’inverse ne ferait pas sens. L’Europe a des racines judéo-chrétiennes fortes et celles-ci ont joué un rôle déterminant pour l’identité européenne. Tout comme les Lumières dont je parlais un peu plus tôt. Et comme l’islam d’Europe, en particulier l’islam des Balkans. L’identité européenne est un héritage commun. Vous avez raison de poser la question sur la faible appropriation par les citoyens d’Europe de cet héritage. Pourquoi est-ce ainsi ? Certainement parce que nous sommes, à l’échelle de l’Union européenne, face à une construction économique qui a longtemps esquivé la question de l’identité et des valeurs. Il aura fallu pour cela attendre Maastricht en 1992 et la Charte des droits fondamentaux en 2000, c’est-à-dire bien tard. Je crois par ailleurs que l’absence d’un récit européen au sens d’une histoire à partager explique aussi pour une part le peu d’intérêt pour l’identité européenne à ce jour. Je pense enfin que la question des limites géographiques de l’Europe, jamais abordée de front, constitue un autre frein à la prise de conscience de l’identité européenne.

N’est-ce pas injuste au regard des efforts entrepris par les institutions européennes ? Que faudrait-il faire de plus ?

Oui, c’est injuste car des idées ont été défendues et un travail conséquent effectué. Au-delà des symboles de l’Europe comme le drapeau bleu aux étoiles jaunes, l’Ode à la joie de Beethoven ou la devise « Unis dans la diversité », des programmes formidables tels Erasmus ont été mis en place. Erasmus a permis à des millions de jeunes d’étudier dans un autre pays d’Europe, les dotant d’un passeport professionnel et culturel déterminant pour leur avenir. Il y a aussi les Journées du patrimoine, les capitales européennes de la culture, la journée de l’Europe tous les 9 mai. Que manque-t-il ? Il manque ce récit européen, qui viendrait compléter le récit national. Il manque chez nombre d’Etats membres une volonté d’intégrer la dimension européenne à l’école. Je n’oublie pas non plus la question linguistique, au-delà du seul apprentissage de l’anglais. Ressentir l’Europe, c’est en parler les langues. Or, l’apprentissage du multilinguisme reste malheureusement trop souvent encore un combat. J’avais pu le vivre durant mon mandat de député face à un gouvernement qui entendait supprimer les classes bi-langues.

Que peuvent apporter les Allemands et les Français ensemble ?

Ils peuvent apporter beaucoup. Je pense en particulier à l’exemple du manuel d’histoire franco-allemand. C’est un acquis considérable. Il gagnerait à être plus utilisé, à servir aussi de référence. En 2014, lors d’une visite en Macédoine, j’avais participé avec les Ambassadrices de France et d’Allemagne à Skopje à une présentation du manuel aux professeurs d’histoire macédoniens. C’est un outil de compréhension du passé, de réconciliation et d’identification aux valeurs communes. Son impact sur les professeurs macédoniens dans un pays qui, une décennie plus tôt, connaissait un début de guerre civile, m’avait impressionné. Pourquoi ne pas imaginer la préparation non seulement d’un manuel d’histoire européenne, mais l’intégration obligatoire de cette matière dans les programmes scolaires en plus de l’histoire nationale ? Une autre idée serait de prendre appui sur la réussite d’Arte pour faire naître une chaîne de télévision publique européenne aux contenus culturels prioritaires. L’Université Franco-Allemande et ses doubles diplômes pourraient être aussi des références pour un effort universitaire renforcé à l’échelle européenne. Comme l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse, qui a inspiré la création de l’Office Balkanique pour la Jeunesse.

Pour réussir tout cela, il faut en France, en Allemagne et en Europe des leaders qui s’engagent. Y en a-t-il ?

Oui, il y en a. Dans la vie politique, dans le monde de l’entreprise, dans la société civile. Je veux croire que ces leaders ou, je préfère, ces militants de la cause européenne affirment leurs convictions et s’engagent en effet. C’est le moment, à la fois parce que des rendez-vous électoraux viendront bientôt et plus encore parce que l’Europe a besoin de ce sursaut face aux périls imminents qui la menacent. Rien ne serait pire que de laisser venir, de jouer prudemment « petit bras » comme ce fut le cas trop souvent et ainsi de laisser les adversaires de l’Europe diriger le jeu et le débat. Ce ne serait pas, ce ne serait plus à la hauteur des circonstances. Derrière cela, et c’est d’ailleurs la prolongation de la réflexion sur l’identité européenne, il y a une citoyenneté européenne à servir et défendre, une société à bouger pour le meilleur. L’Europe n’est pas une contrainte, elle est une chance, une chance pour nous tous et singulièrement pour nos enfants. L’éducation, la mobilité des étudiants et des apprentis, sont des causes qui portent en Allemagne et en France. A nous de les faire vivre à l’échelle européenne. La légitimité, le succès et l’avenir du projet européen dépendent de la reconnaissance citoyenne.

Une dernière question : vous êtes un lecteur assidu. Vous parliez souvent de vos lectures dans les réunions de compte-rendu de mandat que vous animiez durant votre mandat à l’Assemblée nationale. Un auteur vous a-t-il fait vibrer pour l’Europe ?

Votre question me touche. C’est vrai que je ne fais pas trois pas sans un livre. S’il y a un auteur qui m’a bouleversé sur l’Europe, c’est Stefan Zweig dans « Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen ». C’est un ami autrichien qui me l’avait offert au Collège d’Europe il y a 30 ans. Ce livre, dont le manuscrit avait été posté par Zweig à son éditeur la veille de son suicide, est un ouvrage posthume. Il est magnifique par la passion de l’Europe et de la culture qu’il exprime. Il est dramatique aussi parce que Stefan Zweig croyait cette passion perdue, au point de renoncer à vivre. Zweig est un héros européen. Il incarne l’Europe, comme Victor Hugo, Denis de Rougemont ou Salvador de Madariaga. L’Europe a besoin de héros pour son récit. Il faut la ramener à l’humanisme de l’après-guerre, aux années fondatrices et se rappeler des raisons pour lesquelles des Etats autrefois belligérants ont décidé de partager leur souveraineté afin de rendre le pire impossible. Il faut expliquer l’Europe, parler d’elle inlassablement, expliquer les alternatives et les choix, réhabiliter le débat et la noblesse du compromis. L’Europe, c’est cela. J’y crois de toutes mes forces.

Commentaires   

#1 Chaussemy 28-11-2018 12:32
Comme d'habitude un article très interessant et engagé comme on connait Pierre-Yves