Le 22 février, j’ai assisté à un colloque sur le thème : « Le terrorisme en débat ».

Organisé par l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), cet évènement s’articulait autour de trois tables rondes.

La table ronde intitulée « Contradictions de la lutte antiterroriste » était modérée par mon ancienne collègue Monique Cerisier-Ben Guiga, vice-présidente de l’iReMMO.

Le journal La Croix s’est fait l’écho de ce colloque.

David Thomson : « Les terroristes n’ont plus une longueur d’avance »

Un colloque sur le terrorisme est organisé le 22 février à l’Assemblée nationale à l’initiative de l’institut de recherche et d’études Méditerranée et Moyen-Orient (Iremmo). L’occasion d’interroger la menace de long terme qui pèse sur la France, alors que Daech et ses combattants ne cessent de perdre du terrain en Syrie et en Irak.

Entretien avec David Thomson, journaliste à RFI et auteur de « Les Revenants » [1]

La Croix : Daech perd du terrain en Syrie et en Irak. La menace sur la France est-elle par conséquent moins forte ?

David Thomson : Nous ne sommes plus dans la situation de 2015. L’état islamique est en déclin, militairement et médiatiquement. Il ne suscite plus le même « enthousiasme » que sur la période 2013-2015. Sur place, il a perdu le contrôle de la frontière avec la Turquie – le dernier point de passage a été fermé cet été –, et donc sa capacité de projection de terroristes sur notre sol : je doute qu’il puisse encore envoyer des commandos comme il l’a fait pour le 13 novembre. Mais cela ne veut pas dire que la menace diminue. Elle mute.

La priorité stratégique de l’EI est d’activer des combattants directement sur notre sol. Il y a des gens là-bas qui ne font que ça à longueur de journée : recruter, encourager à passer à l’acte. Or pendant longtemps, on a pensé que des gens qui ne recevaient pas de formation militaire là-bas feraient moins de victimes. Mais on a vu avec Nice que c’était loin d’être le cas. Cette menace-là va durer plusieurs années.

Les services déjouent régulièrement des attentats. Sont-ils plus efficaces qu’il y a deux ans ?

D.T. : Là encore, nous ne sommes plus en 2015. Nos services de sécurité et de renseignement sont plus efficaces. Leur logiciel a été largement mis à jour : ils connaissent mieux cette nouvelle génération de djihadistes et ses modes d’action. Ça a pris deux ou trois ans, c’est normal. Certaines des tentatives déjouées, comme l’attentat prévu pour début décembre, montrent les capacités des services. Cela dit, ils sont plus efficaces aussi parce que les principaux incitateurs des attentats français ont été tués par des frappes de drones.

Ces chefs seront-ils remplacés ? Et y a-t-il aujourd’hui des Français parmi eux ?

D.T. : Ces hommes vont être remplacés numériquement et stratégiquement, mais ils ne le seront pas totalement. Quelqu’un comme Boubaker El H., le Français qui était le plus haut dans la hiérarchie, avait fait quinze ans de djihad sur plusieurs terrains, il avait un charisme, une expertise, une légitimité aux yeux des djihadistes qui ne sont pas remplaçables. De même, l’EI a perdu son responsable des opérations extérieures. La situation est donc beaucoup moins périlleuse pour la France. Entre la situation sur place, les combattants tués et l’amélioration de nos services, on ne peut plus dire que les terroristes ont une longueur d’avance.

Peut-on craindre des retours massifs de combattants français ?

D.T. : Je n’y crois pas, pour des raisons purement techniques. La perte du contrôle de la frontière rend les départs comme les arrivées beaucoup plus difficiles. Depuis cet été, il y a ainsi eu un tassement des retours et des arrivées, même si les velléités sont toujours là. De nombreux combattants seront par ailleurs tués ou faits prisonniers, dans les combats au sol ou par des frappes aériennes.

Certains combattants sont déjà rentrés. Qu’expriment-ils de leur expérience et de leurs convictions ?

D.T. : La grande majorité de ceux que j’ai rencontrés restent à leur retour dans une radicalité religieuse. Ils déclarent être passés du salafisme djihadiste au salafisme quiétiste, même s’il existe une porosité entre les deux. Dans mon livre, je reprends une phrase de l’EI qui disait après avoir perdu une ville : « Nous avons perdu une bataille mais nous avons gagné une génération qui connaît son ennemi. » C’est de la propagande, mais ce n’est pas tout à fait faux.

Que faire de ces jeunes ? Vous êtes très critique sur les tentatives de déradicalisation…

D.T. : Face à ces « revenants », je ne crois pas à la déradicalisation. Celle-ci ne peut être que le fruit d’un cheminement personnel. Je cite dans mon livre le cas d’un jeune homme qui est sorti de l’idéologie djihadiste, mais parce qu’il a été très déçu d’avoir retrouvé sur place les comportements des cités, bien loin de la sincère logique de piété espérée. Il a parachevé cette prise de conscience au cours de sa détention, mais c’est un cas minoritaire.

Est-ce à dire qu’on ne peut rien faire face à ces jeunes ?

D.T. : Pour ceux qui commencent tout juste à basculer, on peut faire de la prévention. Mais pour ceux qui rentrent, il n’y a pas de méthode de déradicalisation par l’État. J’en viens d’ailleurs à me demander si c’est bien là son rôle… Pour moi, il est plutôt de surveiller ces jeunes de très près. À la limite, l’État peut les accompagner sur un plan socio-éducatif ou socioprofessionnel, mais guère plus. Je constate que, ces derniers mois, on a cessé de faire appel à des rebouteux pour suivre ces jeunes.

L’État a pris conscience de la tartuferie absolue qu’ont représentée les premières initiatives en matière de déradicalisation. Il est intéressant que ce soit le comité interministériel de prévention de la délinquance qui suive les questions de radicalisation, car radicalisés et délinquants sont des publics similaires en termes de contexte social, psychologique, familial. Une politique est en train de se construire avec de vrais professionnels de terrain qui connaissent ce public. C’est positif.

Flore Thomasset

[1] Les Revenants. Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, Éditions du Seuil, décembre 2016. 192 p., 19,50 €.

La Croix (22/02/17)

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