« Les députés du changement », comme ils se nomment eux-mêmes, ce sont 73 députés qui mènent la contestation contre, dans un premier temps, l’adoption des lois électorales controversées devant régir l’élection présidentielle, prévue entre le 25 novembre et le 25 décembre prochain., lois votées dans une extrême confusion au Parlement le 3 avril avec seulement cinq voix d’écart, puis comme un seul homme au Sénat où le parti présidentiel est majoritaire.

Devant la « force » et « l’enracinement » de la protestation populaire qui est quotidienne sur la place du 13 mai devant la mairie centrale de Tananarive, et cela depuis deux semaines, la Haute Cour Constitutionnelle, saisie par l’opposition, a tranché le 3 mai : presque tous les articles contestés ont été « extirpés »autrement dit rejetés.

Les groupe des députés du changement, « s’appuyant sur les 3 morts lors de la répression de la manifestation initiale », est passé à une revendication supérieure, celle de la démission du Président de la République, Hery Rajaonarimampianina, ni plus ni moins. Ils ont maintenant entrepris d’étendre la contestation dans les provinces et des manifestations se sont tenues le week-end dernier dans les capitales régionales.

Face à ces événements, le chef de l’Etat fait mine de « travailler » comme si de rien n’était. Mais depuis quelques jours les représentants de la communauté internationale se bousculent à Tananarive (représentant de la SADEC, de l’UA, du Secrétaire général de l’ONU), montrant ainsi une inquiétude voire une fébrilité qui traduisent l’aspect incertain de la situation politique actuelle.

Je vous recommande l’article ci-dessous très bien documenté et dont je valide le contenu.

Jean-Daniel Chaoui
Conseiller consulaire Madagascar
Conseiller à l’Assemblée des Français de l’Etranger

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Madagascar, le spectre de la crise politique

Paris Match| Publié le 09/05/2018 à 07h00|Mis à jour le 09/05/2018 à 14h49

Par Corinne Moncel

A l’approche de la présidentielle, l’île Rouge replongera-t-elle dans une crise politique majeure dont elle coutumière ? Malgré les mauvais signes, le pire est pourtant évitable.

Depuis deux semaines, ils sont toujours là, fidèles au rendez-vous. Des milliers de Malgaches qui investissent le parvis de l’Hôtel de Ville ou la place du 13-Mai, haut lieu de la contestation à Antananarivo, la capitale. Pas une déferlante, non : entre 2 000 et 5 000 personnes, et plutôt moins ces derniers jours. Mais une présence tenace, compacte, inquiétante. Chacun sait que, dans un pays qui n’en finit pas de repasser les plats de crises politiques majeures depuis quarante-six ans (*), la moindre étincelle peut dégénérer en une crise incontrôlable et déstabiliser encore plus un Etat fragilisé, l’un des plus pauvres de la planète.

Ce que veulent les manifestants ? La démission du président de la République Hery Rajaonarimampianina, ni plus ni moins. Pour y parvenir, ils sont passés à la vitesse supérieure en lançant un appel à la grève générale le 30 avril. L’action de trop ? La mobilisation a fait pschitt et l’administration publique à Antananarivo, que les protestataires voulaient gripper, a fonctionné normalement. Le rapport de force, pour autant, n’a pas viré en leur défaveur : deux lycées ont fermé le 3 mai et la contestation, jusqu’alors circonscrite dans la capitale, s’étend désormais dans les six chefs-lieux de province de la Grande Île. Exactement ce que les observateurs redoutaient.

Le camp présidentiel n’est pas parvenu à endiguer l’action des meneurs, une vingtaine de députés de l’opposition très actifs qui a décidé de décentraliser durablement le mouvement. Une « minorité de fanatiques », comme nous a confié une source proche de la présidence ? En tout cas appartenant au camp de ceux que l’on appelle désormais les « députés du changement ». Soit soixante-treize représentants du peuple mécontents, sur les 151 que compte l’Assemblée nationale. Presque la majorité…

Le premier rassemblement dans la capitale, le 21 avril, ce sont eux qui l’ont initié. Le mot d’ordre, alors, n’avait rien à voir avec la démission du chef de l’Etat : les députés frondeurs entendaient protester contre l’adoption des lois électorales controversées devant notamment régir l’élection présidentielle, prévue entre le 25 novembre et le 25 décembre prochain. Votées dans une extrême confusion au Parlement le 3 avril avec seulement cinq voix d’écart, puis comme un seul homme au Sénat où le parti présidentiel est majoritaire, elles devaient passer l’étape de la validation de la Haute Cour constitutionnelle (HCC) – saisie par l’opposition – pour être promulguées. L’instance juridique a tranché le 3 mai : presque tous les articles contestés qui, d’après ses détracteurs, favorisaient l’actuel Président en allant à l’encontre de la Loi fondamentale, ont été « extirpés », selon le vocabulaire de la HCC. Autrement dit rejetés.

De quoi satisfaire les députés frondeurs, principalement issus des deux formations de l’opposition majoritaires : le Tiako i Madagasikara (TIM), de l’ancien président Marc Ravalomanana, et le Groupe des partisans d’Andry Rajoelina (Mapar), l’ex-président de la Haute Autorité de la transition ? Les deux dispositions qui avaient fait bondir les deux anciens chefs de l’Etat en les mettant trop visiblement hors jeu ont disparu. L’une exigeait un casier judiciaire vierge pour chaque prétendant à la magistrature suprême. Or, cette mesure disqualifiait d’emblée Ravalomanana, candidat déclaré. Celui-ci, en effet, contraint de quitter le pouvoir en mars 2009 à la suite d’un mouvement populaire réprimé dans le sang et suivi d’un coup de force militaro-constitutionnel orchestré par Rajoelina, a été condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité (une peine jamais appliquée) pour avoir ordonné de tirer sur la foule. L’autre disposition restreignait le droit d’utilisation des médias lors de la campagne. Or, Rajoelina est propriétaire d’une chaîne de radio-télévision, Viva TV et radio Viva, dont il ne se prive jamais de se servir. C’est sa fermeture par Ravalomanana, fin 2008, qui avait déclenché la mobilisation en sa faveur. Et c’est Viva TV – ainsi que deux autres chaînes privées – qui a diffusé le lancement de son projet « Initiative Emergence Madagascar » en février, sorte de précampagne dans la course à la présidentielle.

Les frondeurs avaient aussi mis en avant un argument sensible à l’encontre d’un Président touché par plusieurs affaires de corruption : de nombreux « députés ont reçu une enveloppe conséquente allant jusqu'à 50 millions d'ariary [12 000 euros environ] » pour adopter le projet de loi, a affirmé Christine Razanamahasoa, élue du Mapar. L’opposition s’en était aussitôt plainte auprès du Bureau indépendant de lutte anti-corruption. Sans oublier d’en faire part aux médias malgaches, qui ont largement répercuté l’affaire.

Cela a suffi pour mobiliser des milliers de personnes le 21 avril afin de soutenir les députés qui, malgré l’interdiction de manifester émise par le préfet de police, ont voulu « rendre compte aux électeurs » de « lois non conformes à la Constitution ». L’affrontement a dégénéré. Les forces de l’ordre, débordées, ont fini par tirer à balles réelles. Bilan officiel : deux morts et dix-sept blessés.

Rentré le lendemain d’un voyage privé à Paris, le président Rajaonarimampianina a dénoncé une « tentative de coup d’Etat » dans une allocution télévisée et martelé : « Les forces de l’ordre se dresseront toujours pour défendre la légalité et les institutions démocratiques », indexant ceux qui veulent « créer des troubles, diviser la nation et faire couler le sang ». « Coup d’Etat »… Fallait-il vraiment sortir les grands mots pour des « manifestants venus exprimer pacifiquement leur désaccord ? », s’indigne Aina, étudiante en droit de 20 ans. La réputation d’autoritarisme que prête une majorité de Malgaches au chef de l’Etat n’y a pas gagné, pense-t-elle. L’opposition, elle, a profité de la tragique aubaine pour enfoncer le clou : c’est ce « régime[qui]est maintenant sali par du sang malgache », a accusé Hanitriniaina Razafimanantsoa, élue du TIM. Depuis, les députés du changement réclament dans la rue la démission du Président. Et ils ont déposé une requête de destitution du président auprès de la HCC.

La seule modération dans la surenchère des premiers jours est venue des responsables des forces de défense et de sécurité – armée, gendarmerie, police. Ils ont refusé de suivre le discours martial présidentiel et se sont engagés à se retirer des zones à sécuriser pour « éviter de violents affrontements entre Malgaches ». Mais les haut gradés se sont vite remis dans la position d’arbitre qu’on leur connaît en sommant, quelques jours plus tard, les parties à entamer un dialogue. « Que les problèmes politiques soient résolus par des solutions politiques, mais non pas par des incitations au trouble », ont-ils déclaré dans une déclaration commune. Une menace voilée qui a mis de d’huile sur le feu en suscitant une vive réaction de l’opposition. En substance, que les militaires ne s’occupent pas de la chose politique…

Je suis président par la volonté du peuple malgache

Dans le paysage actuel très tendu, les médiateurs internationaux (ONU, Communauté de développement d’Afrique australe, Union africaine…) ont fait leur retour sur la Grande Île, sous l’œil courroucé d’Aina : « Je ne suis pas d’accord avec les lois électorales, et il y a eu deux morts. Mais pourquoi ces gens-là s’immiscent-ils déjà dans la politique intérieure de notre pays ? On ne laisse même pas aux Malgaches le temps de régler leurs problèmes ! », s’étrangle-t-elle.

Face aux événements, le chef de l’Etat, lui, fait mine de « travailler » comme si de rien n’était. Dans une interview à la presse internationale (RFI, AFP Le Monde Afrique) le 29 avril, il a réfuté toute idée de démission : « Je suis président par la volonté du peuple malgache. Ce serait le trahir que de quitter le pouvoir », a-t-il déclaré à nos confrères, insistant sur les vertus du dialogue politique. Mais il est à l’œuvre pour circonscrire la tache d’huile. La veille du 1er Mai, il a annoncé une augmentation de 8 % du salaire des fonctionnaires. Ceux-là même que l’opposition voulait mobiliser en priorité… Et des rumeurs insistantes font état de rencontres avec Marc Ravalomanana depuis le début du mouvement.

Une façon de défaire l’alliance de circonstance entre Rajoelina et Ravalomanana ? Il suffirait de pas grand-chose : les deux hommes, qui n’avaient cessé de bloquer le processus démocratique durant les cinq ans de transition (2009-2013), se détestent cordialement. Exclus de la présidentielle de 2013 après une longue médiation internationale et nationale, ils n’attendaient que l’échéance de 2018 pour sortir les dents. Sauf qu’aujourd’hui, l'obstacle à leur ambition s’appelle Rajaonarimampianina, l’ex-ministre de Rajoelina et son candidat par substitution en 2013, qui s’était empressé de trahir son bienfaiteur sitôt élu. Rajoelina n’a pas oublié. Le Président non plus, même s’il assure ne voir aucun inconvénient à la participation au scrutin de ses concurrents.

Trois hommes engagés dans un billard à trois bandes

Pourquoi alors passer par la case constitutionnelle conflictuelle pour neutraliser des rivaux roués dans l’art d’indigner la population ? Certes, une majorité de Malgaches lui reprochent ses dérives autoritaires, les affaires de corruption qui ont émaillé son mandat, la hausse des prix de première nécessité et,in fine,d’être toujours plus pauvres. Mais les bailleurs de fonds lui ont reconnu un minimum de crédibilité en lui promettant, après des années de gel des financements, 10 milliards de dollars en décembre 2016 – dont le pays tarde toutefois à voir la couleur – et un deuxième décaissement du Fonds monétaire international de 44,5 millions de dollars à la fin 2017 (soit 174,1 millions d’euros approuvés).

Rajaonarimampianina, Rajoelina, Ravalomanana : trois hommes engagés dans un billard à trois bandes dont l’enjeu est le pouvoir suprême, où celui qui communiquera le mieux sur les manquements et les faiblesses des autres marquera des points. Pas sûr que l’offre politique qu’ils proposent, en dehors de leur base réelle de sympathisants, séduise les Malgaches. Comme Aina et ses amis, écœurés de voir les mêmes jeux dangereux menés par les mêmes têtes politiques depuis seize ans. « C’est par les urnes qu’on “dégagera” Hery, pas par la force », sont-ils persuadés. Bien plus mûrs en démocratie que leurs élus…

Par Corinne Moncel

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