Par Éric Fottorino, l’Hémicycle, 16 novembre 2011

Pierre-Yves Le Borgn’ est né dix ans après que Pierre Mendès France quitta le pouvoir. Il n’a jamais approché PMF mais il se compte pourtant fidèle parmi ses fidèles. Aujourd’hui vice-président d’une société américaine, il va porter les couleurs du Parti socialiste pour représenter les Français de l’étranger, avec une seule conviction : [a vision mendésiste de la société est plus que jamais d’actualité.

Pierre-Yves Le Borgn’ est un citoyen d’Europe Voyageant sans cesse entre Bruxelles et Maience, il est vice-président d’une société américaine, First Solar, spécialisée dans la construction de panneaux solaires. Premier secrétaire de la fédération socialiste des Français à l’étranger, ce chantre des énergies renouvelables sera en juin prochain candidat à la députation, dans une circonscription qui comprend l’Europe germanique et centrale. Quand il reçoit à Paris, c’est sous la passerelle de Solférino, à deux pas du PS, sur une péniche-restaurant d’où l’on voit la Seine onduler, creusée parfois par de lourds chalands remplis de charbon. À Bruxelles, cité sans fleuve, pareille respiration lui manque.
Ces boulets noirs qui glissent sur l’eau, son héros Pierre Mendès France ne les aurait pas jetés par le fond, lui qui fut le chantre d’une économie fortement industrialisée, orchestrée par un État stratège capable de voir le temps long, les investissements d’aujourd’hui pour les jeunes de demain. C’est avec de la houille et de l’acier que l’Europe s’édifia jadis, et le discours de Pierre-Yves Le Borgn’ fleure bon ce volontarisme économique des pères fondateurs de la Communauté, quand il s’agissait de dépasser les égoïsmes nationaux pour bâtir un espace plus grand du « vivre ensemble ».

Pierre-Yves Le Borgn'« PIERRE MENDÈS FRANCE, C’EST LA COMBINAISON DE TOUT CE QU’IL AIME DANS LE COMBAT POLITIQUE : LA RIGUEUR, LA MODERNITÉ, LA DROITURE, LE REFUS DE LA DÉMAGOGIE ÉLECTORALE »

Une véritable modernité

Mendès, il a appris à le connaître par tous les bouts. La discussion roule d’emblée sur le terrain industriel, car ce militant socialiste ne voit aucune fatalité à ce que la France se désindustrialise. À ses yeux, le discours de PMF dans les années 1950 exprimait une véritable modernité en s’attachant au long terme, au rôle de l’État en soutien de l’économie de marché. Devant le repoussoir que représente pour lui la Grande-Bretagne, devenue un « gigantesque supermarché » après la destruction de son industrie sous l’ère Thatcher, il en appelle de toutes ses forces à cet esprit mendésiste mâtiné de pensée keynésienne allier la rigueur de la gestion aux potentialités futures de l’investissement productif, reconnaître les vertus de la dépense publique orientée vers les activités structurantes pourvoyeuses d’emplois. Représentant de la France à Bretton Woods — où il rencontra Lord Keynes — celui qui fut le plus jeune avocat de France mesura très tôt le poids de l’économie réelle et de la monnaie, sur fond de domination américaine qui rendait impérieuse la construction européenne.

Un diable d’homme

Mais le Mendès France de Pierre-Yves Le Borgn’, c’est d’abord ce personnage un peu décalé, libre de ses attaches partisanes, une voix d’ailleurs, libre et forte, qu’il entendit un dimanche soir au Club de la presse d’Europe 1, juste après la mort de Pompidou. Après le 10 mai 1981, il sera marqué par la cérémonie d’investiture de François Mitterrand où, âgé et malade, Pierre Mendès France, saisi d’une émotion intense, écrasa une larme devant le nouveau Président, son ancien ministre de l’Intérieur. À cette époque, Le Borgn’ dévora la biographie que Jean Lacouture venait de consacrer à l’ex-président du Conseil de la IVe. Il y découvrit la combinaison de tout ce qu’il aimait dans le combat politique : la rigueur, la modernité, la droiture, le refus de la démagogie électorale, une laïcité farouche, l’attachement aux valeurs émancipatrices de la République chez ce descendant d’une famille judéo-portugaise qui alla se faire élire député — le plus jeune de France cette fois encore — dans la Normandie rurale.
Et puis la fibre socialiste de Le Borgn’ ne pouvait que vibrer devant l’obstination de Mendès d’ancrer à gauche un Parti radical qui glissait vers le centre et ses improbables coalitions. Au bout du compte, plus il avança dans la connaissance de ce diable d’homme, plus il fut marqué par le prodige de sa fulgurance : la trace profonde laissée par cette figure morale qui ne gouverna que sept mois et dix-sept jours, du 18 juin 1954 au 5 février 1955. Un autre souvenir remonte dans la mémoire de notre hôte : son premier cours de droit constitutionnel eut lieu précisément le 18 octobre 1982, jour de la mort de Mendès. Le professeur, un homme de droite, ne pouvait trouver meilleur sujet pour inaugurer son enseignement. Et Le Borgn’, nourri au socialisme de ses parents, se prit d’affection pour ce personnage si singulier de la vie politique. Avait-il eu raison ou tort de refuser les institutions de la Ve République ? « Tort ! » avait conclu le professeur. « Raison ! » affirme à présent le représentant des socialistes de l’étranger. « Il contestait les conditions de l’arrivée au pouvoir de De Gaulle en 1958 et aussi l’élection du président au suffrage universel direct en 1962. Car pour lui, l’exercice de la démocratie était d’abord parlementaire. »
Avec le recul, impliqué comme il l’est dans la vie économique, malheureux du désengagement de l’État dans l’énergie solaire, convaincu aussi que la transition énergétique pourrait créer des centaines de milliers d’emplois, comme en Allemagne, pour les générations futures, Pierre-Yves Le Borgn’ brûle d’une flamme mendésiste. Ce n’est pas pour rien qu’après notre entretien, il gravira la pente de la montagne Sainte-Geneviève pour aller s’acquitter de sa cotisation annuelle à l’Institut Pierre-Mendès-France. « Mendès avait la volonté de mettre les gens en capacité d’agir. Il les encourageait à s’assumer eux-mêmes, par exemple dans l’action municipale, comme il le fit à Grenoble. » La décentralisation, le mouvement antijacobin, la reconnaissance du potentiel des communes, autant de notions clés auxquelles l’ancien président du Conseil apporta sa réflexion et son énergie.

Parler vrai

Au final, c’est ce « parler vrai » de Mendès France qui séduit et marque Pierre-Yves Le Borgn’ : la lucidité, « promettre ce qui est tenable, mettre en adéquation l’objectif avec le réel ». S’il n’était pas né quand elles furent diffusées, il parle avec passion des Causeries au coin du feu que PMF, président du Conseil, livrait sur les ondes pour expliquer sa politique aux Français, simplement, sans intermédiaire. Une pédagogie patiente, la clarté de l’expression pour éclairer l’action en Indochine puis au Maghreb. Le souci des autres.

Ajouter un Commentaire